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Cycle Simon DOUBNOV.

Lettres sur le judaïsme ancien et nouveau

2 ème Intervention de Brigitte BERNHEIMER

dimanche 22 novembre 2009


DOUBNOV : THÉORICIEN DU JUDAÏSME

LETTRES SUR LE JUDAÏSME ANCIEN ET NOUVEAU

 

C’est au terme d’une longue maturation que Simon Doubnov en vint à professer la notion de nationalisme culturel développé tout au long de ses quinze Lettres sur le judaïsme ancien et nouveau dont la publication se poursuivit pendant dix ans de 1897 à 1903, dans les pages du Voskhod. Ces lettres, regroupées en trois sections, furent publiées à Saint-Pétersbourg dans une édition séparée revue et corrigée, en 1907. La première partie, les cinq premières Lettres, était intitulée : « Principes généraux » ; la seconde partie « Entre les différents courants sociaux » comprenait les cinq Lettres suivantes et la dernière partie, « Entre l’inquisition et l’émancipation » avait pour point de départ le terrible pogrome de Kishinev, perpétré le 6 avril 1903.

Simon Doubnov commença très tôt à s’interroger sur la société juive. Tout jeune au heder, il avait dû subir le joug étouffant de la tradition. Plus tard, devenu adulte, il écrivit des essais fustigeant l’obscurantisme régnant dans la communauté juive de son temps. En 1883, en réponse au livre de Pinsker L’Autoémancipation, il écrivit un article s’intitulant « De quelle autoémancipation ont besoin les Juifs ». Dans cette période de révolte contre la tradition juive, Doubnov était cosmopolite s’opposant aux palestinophiles (à cette époque, on ne disait pas sioniste) et aux nationalistes.

Mais, peu à peu, après une grave crise spirituelle consécutive à une maladie des yeux et sous l’influence de l’historisme, il évolua au point de défendre ce qu’il critiquait, c’est-à-dire le nationalisme, en particulier le concept d’autonomie nationale juive en diaspora, notion qui se trouve au cœur des Lettres sur le judaïsme ancien et nouveau.

Sa première Lettre parut en 1897, année phare pour le judaïsme, en particulier oriental, car en 1897 s’ouvrit la première conférence sioniste de Bâle et fut créé à Vilna le Bund, Union des travailleurs juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie. Et c’est justement avec ces deux mouvements que Simon Doubnov fit porter la discussion dans ses Lettres. S’il ne partageait que partiellement les vues des sionistes et des bundistes, il était totalement opposé aux assimilationnistes auxquels, avec ses amis sionistes, il fut confronté en 1901 à Odessa à propos de l’éducation dans ce qu’il nomma le Kulturkampf.

En réponse à leurs idéologies, il développa sa théorie de l’autonomisme culturel qui s’appuyait sur la notion d’un nationalisme spirituel, dernier degré du nationalisme à ses yeux.

Doubnov ne se contenta pas d’exposer ses idées théoriques. En 1904, à la veille de la Révolution, il les défendit en participant à la fondation d’une « Union pour l’obtention des pleins droits pour les Juifs », puis en créant son propre parti, le Volkspartei en décembre 1906.

 

Quand Simon Doubnov vint s’installer à Odessa, il avait renié depuis plusieurs années déjà le cosmopolitisme de ses vingt ans et se consacrait désormais exclusivement à l’étude du judaïsme, historique et contemporain. À Odessa, il découvrit une brillante intelligentsia juive gagnée aux idées du sionisme dont le représentant incontesté était Ahad Ha-Am (Asher Ginsberg), qui défendait l’idée de sionisme spirituel, éloigné du sionisme politique de Herzl et Nordau.

Dès les premiers temps de sa vie à Odessa, Simon Doubnov s’intégra à cette société, participant à des débats amicaux, défendant ses idées, menant des polémiques avec les représentants des autres tendances. Les Lettres sont le fruit de cette confrontation intellectuelle avec ses adversaires idéologiques, en particulier Ahad Ha-Am, qui était et resta néanmoins un ami proche. Leur premier échange survint dès 1890 à propos du judaïsme occidental dans l’idéalisme duquel Ahad-Ha-Am voyait « une psychologie d’esclaves ». A cet article Doubnov répondit plus tard par un article « La Liberté dans l’esclavage. »

Dans la Lettre VI, « Les aspects utopique et réels du sionisme », Simon Doubnov dénonçait le caractère réducteur de cette idéologie dans laquelle les Juifs en diaspora n’étaient pas une nation, et qui « préconisait la création d’une nation juive sur un territoire qui lui serait propre ».

Simon Doubnov pensait que le sionisme était une réaction spontanée et révolutionnaire au problème de la judéophobie (terme employé à cette époque pour antisémitisme). Selon lui, les sionistes occidentaux étaient passés directement d’un point de vue assimilationniste à une conception sioniste. Il opposait l’état d’esprit des Juifs occidentaux à celui des Juifs orientaux, restés fidèles à un nationalisme juif.

Par ailleurs, il estimait les objectifs du sionisme utopiques sur trois points : tout d’abord, la possibilité de créer un État juif lui paraissait hautement improbable. Ensuite, il ne voyait pas comment, sur un plan pratique, on pourrait transporter un si grand nombre d’émigrants. Il estimait que plus de cent ans seraient nécessaires pour amener 500 000 Juifs en Palestine, si on s’en tenait au rythme actuel des départs chaque année. Enfin, à son avis, la colonisation de la Palestine ne résoudrait pas le problème juif dans son ensemble.

Pour finir, Simon Doubnov dénonçait l’esprit « messianique » de toute l’entreprise, disant qu’on avait remplacé un messianisme religieux par un messianisme politique ; il pensait que si l’on insufflait un trop grand espoir aux Juifs sans que leur rêve ne se concrétises, ceux-ci seraient totalement désespérés. Alors, il ne leur resterait rien.

Cependant, si Simon Doubnov récusait totalement le sionisme politique illustré par Herzl et Max Nordau, avec Ahad Ha-Am, défenseur du sionisme spirituel, il partageait un certain nombre d’idées, notamment la nécessité de développer l’esprit nationaliste et la culture juive en diaspora. Il récusait cependant l’idée d’Ahad-Ha-Am que les droits nationaux n’étaient pas réalisables en dehors de la Palestine, et que ces droits nationaux n’étaient qu’une étape vers le droit national. Par ailleurs, Ahad-Ha-Am pensait qu’il fallait mener en même temps la lutte pour la création d’un centre spirituel en Palestine et pour le développement des droits nationaux en diaspora, alors que Simon Doubnov soutenait que le principal était la lutte en diaspora.

Dans la lettre VII, « La Nation du présent et la nation de l’avenir », il reprochait aux sionistes de ne voir dans le peuple juif qu’une nation de l’avenir, refusant de considérer la nation du présent que défendait Doubnov, et, de ce fait, légitimant l’assimilation.

 

Si Doubnov estimait que l’idéologie sioniste était réductrice, il le pensait également, mais sur un plan différent, à propos des bundistes. Il rencontra pour la première fois des représentants de ce mouvement déclaré illégal en 1903 à Vilna, sans apprendre leurs noms, car ceux-ci cachaient leur identité. Il ne consacra pas de Lettre particulière à l’étude et la réfutation des thèses de ce mouvement, mais parla d’eux à plusieurs reprises, notamment dans la Lettre XII de décembre 1905, dans le paragraphe intitulé « Une politique nationale ou une politique de classe ? »

Il reprochait essentiellement au Bund d’opposer les masses ouvrières aux bourgeois au lieu de considérer la communauté juive dans son ensemble. Il dénonçait également le caractère utopique de leurs idées qui faisait croire qu’on pourrait passer directement du Polizeistaat (État policier), de l’autocratie à un Zukunftstaat (Etat de l’avenir) socialiste, sans passer par un Rechtstaat (Etat de droit), c’est-à-dire une démocratie politique. Doubnov pensait qu’une révolution politique devait précéder la révolution sociale et économique et qu’auparavant, une longue période d’éducation était nécessaire.

Au VIème congrès du Bund, ce dernier parla d’autonomie nationale, mais en la subordonnant à la lutte de classe. Pour les tenants du Bund, il n’existait qu’une seule « nation », le prolétariat.

Simon Doubnov dénonçait la destruction de l’union nationale par la théorie d’une politique de classe. Il leur reprocha de ne pas adhérer à L’Union pour l’obtention des pleins droits pour les Juifs fondée à la veille de la révolution de 1905 par Doubnov et des avocats comme Vinaver et Sliozberg.

Il les accusait également de ne pas avoir d’exigences nationales comme en avaient les Lituaniens et les Finlandais.

Par la suite, Simon Doubnov devait avoir une attitude plus mesurée envers les bundistes qu’il avait appris à mieux connaître, sa fille Sofia, elle-même membre du Bund, ayant épousé Henryk Erlich, un des chefs du Bund polonais.

Simon Doubnov devait développer une polémique particulière avec les sionistes et les bundistes à propos du choix de la langue. Les sionistes prônaient l’emploi de l’hébreu, à leurs yeux, la seule langue du peuple juif depuis les temps les plus reculés. Les bundistes défendaient l’emploi du yiddish, le « jargon », en tant que langue nationale des Juifs. Ce problème avait été débattu à la Conférence de Czernowitz en 1908 qui avait accordé au yiddish le statut de langue nationale, tout en lui déniant celui d’être la langue nationale, qui était l’hébreu. Il défendit une théorie originale, dite du trilinguisme ou égalité des trois langues pronant à la fois l’emploi de l’hébreu, langue nationale, le yiddish, langue populaire, et la langue de l’Etat d’accueil, en l’occurrence le russe en Russie, comme instrument d’expression de l’intelligentsia.

 

C’est aux assimilationnistes que Simon Doubnov s’opposa le plus violemment. Dans sa deuxième Lettre, publiée au Voskhod en 1898, Simon Doubnov déclarait que l’assimilation était « une faute théorique et un défaut moral dans la mesure où elle couvre(ait) la désertion d’un camp assiégé. » Simon Doubnov dénonçait l’erreur des assimilationnistes qui sacrifiaient leur individualisme national au profit d’un « égoïsme national étranger ». Il montrait qu’à l’époque de la Révolution française, les Juifs français avaient renoncé à leurs droits nationaux au profit des droits civiques.

En Russie, Simon Doubnov et les assimilationnistes s’affrontèrent à Odessa dans ce qu’il appela le Kulturkampf. À cette occasion, les nationalistes, représentés par Simon Doubnov, et les sionistes firent cause commune contre les assimilationnistes, au sein de la Commission historico-littéraire d’Odessa, antenne locale de la Société pour la diffusion de l’instruction parmi les Juifs. La cause de l’affrontement fut la question de l’éducation au sein des écoles juives. Le gouvernement russe souhaitait russifier l’école juive dans le programme, et dans la langue, en imposant le russe, ce à quoi souscrivaient les assimilationnistes. Les nationalistes et les sionistes au contraire, qui avaient créé ensemble un Comité de nationalisation, réclamaient une augmentation du nombre de cours de matières juives enseignées à l’école juive et recommandaient un enseignement dans la langue maternelle des élèves, le « jargon » ou yiddish, ce qui ne devint possible qu’après la révolution de 1905.

Le combat débuta lors de la réunion annuelle de la Commission en 1901. Les membres du Comité de nationalisation s’installèrent au club Besseda, réunirent des signatures de soutien – ils en obtinrent 150. Doubnov proposa une réforme de l’école. L’affrontement eu finalement lieu en mai 1902, lors de l’Assemblée générale de la Commission. Mais aucun des camps ne l’emporta, la réunion ayant été suspendue par les autorités de la ville.

Dans la cinquième Lettre intitulée « Sur l’éducation nationale » publiée en 1902 et remaniée dans le recueil de 1907, Simon Doubnov étudiait le cas des intellectuels juifs occidentaux assimilés, écartelés entre deux cultures et hésitant entre leur « nation par le sang » et leur « nation de culture » étrangère. Il dénonçait ce dédoublement qui faisait que ce Juif préférait généralement sa langue de culture par ignorance de son passé. Il ajoutait que certains auraient voulu être un Juif national, mais qu’ils en étaient empêchés par leur éducation et le milieu culturel au milieu duquel ils vivaient. Il citait alors Le Juif Werther, œuvre de Jacobowski, Juif allemand ; le héros, torturé par ce dédoublement national finissait par se suicider. Simon Doubnov concluait ainsi : « Pour éviter au Juif contemporain ce douloureux dédoublement, il faut l’éduquer de telle manière que, pour lui, le peuple juif ne soit pas seulement la nation du sang, mais aussi celle de la culture et qu’il puisse comprendre l’universel par le national. Une synthèse est donc nécessaire » et il préconisait une réforme de l’école, ajoutant : « L’ancienne école, le heder et la yeshiva, éduquait seulement le Juif, la nouvelle éduque un homme, « sans racines », la future doit former en même temps le Juif et l’homme. Il faut humaniser l’ancienne école et nationaliser la nouvelle ».

 

Simon Doubnov s’opposait aux idéologies de son temps et, le cas échéant, faisait des propositions concrètes comme dans le cas de l’école ; mais, de son côté, il élabora lui aussi un projet qui s’appuyait sur une conception historique du développement d’une nation et dont le nœud central était l’autonomie nationale culturelle du peuple juif. Il exposa ces idées principalement dans trois Lettres, toutes publiées au Voskhod et remaniées pour entrer dans le recueil de 1907 : dans la première Lettre, intitulée « La Théorie du nationalisme juif », publiée en 1897 et remaniée en 1906, dans la troisième Lettre, « L’Éthique du nationalisme », publiée en 1899 et complétée en 1906, enfin dans la quatrième Lettre, « L’Autonomisme comme fondement du programme national », publiée en 1901, complétée en 1906-1907.

Aux yeux de Simon Doubnov, le peuple juif était une nation, et non une communauté religieuse. Il explicitait cette notion de nation sur le plan historique en exposant sa théorie des trois phases d’une nation. Il distinguait trois stades dans le développement d’une nation : le stade racial, ou ethnique, où un peuple est lié par des intérêts de tribu qui cherchent à défendre leur territoire. L’homme s’adapte à son environnement et adapte celui-ci à ses besoins, se crée une langue commune. Le second stade est le stade politico-territorial dans lequel se développe une communauté de langues, puis le territoire acquiert une dimension politique. Enfin on arrive à l’idée de patrie. Au stade politico-territorial, les membres d’une nation sont unis par des intérêts communs et les mêmes idéaux. Il se crée une conscience nationale. Le facteur décisif dans le destin d’une nation n’est pas sa puissance extérieure, mais sa force spirituelle. Le dernier stade est le stade historico-culturel, ou spirituel, et survient lorsqu’un peuple a perdu son indépendance politique et son territoire ; ce qui est le cas du peuple juif, dispersé parmi les autres nations et qui, selon lui, représente le prototype le plus élevé, la quintessence de la nation historico-culturelle ou spirituelle.

Simon Doubnov illustrait sa thèse de la nation spirituelle en faisant l’historique de la nation juive à partir de la période des Hébreux, (stade racial) puis des Rois (stade politico-territorial) avec la naissance du monothéisme ; il soulignait le rôle des prophètes qui mettaient l’accent sur le domaine socio-culturel. À partir du retour d’exil de Babylone, le peuple est le « peuple du livre ». Jusqu’à la domination de Rome coexistent la Palestine et la diaspora. Mais à partir du Moyen Âge, seule subsiste la diaspora. Le peuple juif, « nation spirituelle, tire sa force d’une « volonté de vivre » spontanée ou réfléchie. Simon Doubnov pensait que « le peuple est à la fois le générateur de son histoire et son produit.»

À partir de cette conception de la nation, Doubnov posait le problème de la nationalité. Il en définissait des attributs externes et internes. Les attributs externes sont le territoire et la langue, les attributs internes, la conscience, la volonté collective et la communauté d’aspirations. Cette nation n’est pas une nation religieuse, comme le pensent les orthodoxes : la religion est un des fondements de la culture nationale, mais elle n’en est qu’un des éléments. Elle doit évoluer et non rester figée.

En ce qui concerne le problème de la conversion, Simon Doubnov le considérait comme un acte de désertion ; pour lui, un Juif converti était un renégat national.

Son idée de nation s’appuyait sur une conception du nationalisme compris comme un individualisme national. Pour Simon Doubnov, deux sortes de nationalismes existaient : l’un négatif, qu’il nommait le nationalisme agressif ou répressif et assimilateur, qui était la marque d’un égoïsme national ; il était le fait d’une nation dominante qui voulait assimiler à toutes forces une autre nation. Il citait à ce propos les nationalistes chauvins français déchaînés contre Dreyfus, ou bien les Cent Noirs en Russie tsariste.

Le second nationalisme est positif : c’est l’individualisme national, un nationalisme défensif, résistant, éthique. Simon Doubnov transférait la notion de liberté de l’individu au plan collectif ; il citait à ce propos les Grecs et les Slaves des Balkans, l’Italie sous le joug autrichien. Il écrivait : « De même que l’individu doit être libre dans la société, la nation doit être libre au sein de la communauté internationale.»

Pour illustrer son propos sur les deux sortes de nationalisme, il opposait Hus à Torquemada, Kossuth et Garibaldi à Schönerer en Autriche, à Drumont et Rochefort en France.

Il croyait que « sous le règne de l’individualisme national, la solidarité fraternelle entre les peuples est non seulement possible, mais indispensable ».

Selon lui, une nation qui avait traversé les différentes phases de développement devait obtenir l’autonomie, sous une forme ou une autre. Dans la quatrième Lettre publiée au Voskhod en 1901 et remaniée en 1907, il définit sa notion de l’autonomie culturelle nationale comme fondement de sa théorie. Après avoir étudié l’histoire du judaïsme en Europe depuis la fin du Moyen Âge, il en vient à la conclusion que trois étapes se sont succédé, qu’il nomme successivement thèse, antithèse et synthèse.

Selon cette théorie, la première étape, qui s’étend de 1492 à 1791 représente la phase d’isolement dans le ghetto, la deuxième est celle de l’assimilation et la troisième est celle de l’autonomie culturelle représentant la synthèse des deux étapes précédentes, qui toutes deux étaient incomplètes.

Dans la période de l’isolement, le Juif était toléré, tenu à l’écart des autres nations ; il n’avait aucun statut légal, devait payer des taxes exorbitantes mais, dans le ghetto, il jouissait d’une certaine autonomie nationale ; le kahal, conseil directeur de la communauté juive autonome qui, en Pologne, faisait partie d’une vaste organisation communautaire, lui tenait lieu d’Etat et de citoyenneté ; en Russie, ce système fut aboli par Nicolas 1er en 1844. Cette organisation avait tout un réseau d’institutions religieuses, de bienfaisance ou d’enseignement, dotées d’une hiérarchie administrative complète. Cependant cette entité était avant tout religieuse.

Lors de l’antithèse se produisit le raz-de-marée de l’assimilation. Gagnés les premiers aux idées de liberté, égalité, fraternité de la Révolution française, et sous l’influence de l’humanisme de « l’époque de Mendelssohn », les Juifs progressistes furent gagnés aux nouvelles tendances libératrices qui leur fit abandonner leur autonomie au profit de lois et d’une culture étrangères.

Ce phénomène aurait dû, selon Doubnov, conduire le peuple à un suicide national, si l’antisémitisme de la fin du XIX° siècle n’avait montré l’inanité de cette profession de foi de l’assimilation : «  Ralliez-vous aux nations environnantes ».

Simon Doubnov reconnaissait les mérites de chaque époque tout en les accusant de résoudre le problème du Juif de manière partielle. Il disait que le kahal avait préservé l’entité nationale-spirituelle des masses juives. Par ailleurs, pour la période de l’assimilation, il estimait que celle-ci avait sorti le Juif de son isolement en l’ouvrant au monde, mais regrettait que cette ouverture eût été accompagnée d’hétéronomie signifiant que le Juif organisait sa vie nationale sur la base de lois étrangères.

Doubnov estimait que tout peuple avait le droit d’aspirer à une autonomie, culturelle ou politique ; à ce propos il citait les Irlandais en Angleterre qui obtinrent le Home Rule[1], ainsi que les Polonais d‘Autriche. Il pensait que les Juifs devaient exiger des droits civiques, politiques et nationaux. Il proposait de passer de la notion de communauté religieuse à celle de communauté nationale. Si les Juifs ne pouvaient espérer obtenir une autonomie politique, ils devaient toutefois réclamer une autonomie sociale et culturelle, de la plus haute importance pour les six millions de Juifs de Russie. Cette « autonomie communautaire et culturelle » représentait pour Simon Doubnov la synthèse. Elle cumulait les avantages de la thèse – une autonomie culturelle -, et ceux de l’antithèse – des droits civiques, même s’il croyait que le combat pour l’obtention des droits civiques, politiques et nationaux serait encore long en Russie. Mais Simon Doubnov ajoutait : « Ceux qui ont peur de lutter ont peur de vivre. »

Doubnov regrettait qu’il n’y eût pas de représentation nationale juive dans les Parlements, qu’il n’y eût pas de groupe parlementaire juif ; il donnait l’exemple de la Galicie autrichienne où les députés juifs ne se présentaient pas comme des représentants de leur nation, mais faisaient partie d’un groupe polonais. C’est pourquoi il soulignait la « nécessité d’une organisation juive pour unir les forces et défendre les intérêts de l’ensemble de la diaspora. »

 

C’est ainsi qu’à Vilna il adhéra à « l’Union pour l’obtention des pleins droits », lorsqu’à la faveur de la Révolution de 1905, il fut possible de se réunir et de créer des organisations de défense des droits. C’est également à ce moment que Simon Doubnov créa son propre parti pour appliquer son programme, le Volkspartei.

Profitant de la relative liberté qui suivit la Révolution de 1905, un mouvement se développa dans la communauté juive pour exiger des droits égaux pour les Juifs. Ce mouvement avait été initié par des avocats juifs de Saint-Pétersbourg, entre autres Vinaver, Sliozberg, Bramson et Ratner qui, tous, avaient défendu les Juifs lors des procès intentés aux Juifs après les pogromes de 1903 quand, pour le gouvernement russe, les accusés n’étaient pas les pogromistes, mais les Juifs, coupables d’avoir organisé une autodéfense. Simon Doubnov, quant à lui, voulait et obtint que la mention de « droits nationaux » fût incluse dans les exigences de l’Union, ce qui transforma l’intitulé en « Union pour l’obtention des pleins droits ».

Dans la douzième Lettre, « Les Leçons de ces journées terribles » consacrée aux pogromes de 1903 et à leurs conséquences, il rédigea sur cette question un seul paragraphe intitulé « une organisation interne et externe ». Pour organiser cette Union, Doubnov proposait de faire appel à toutes les forces vives de la communauté juive russe ; il considérait l’Union comme une organisation politique vouée à la défense des intérêts juifs. Il définissait deux sortes de principes pour construire cette Union : un principe général constitutionnel démocrate, un principe spécifique, juif national.

Il voulait qu’à l’intérieur du Parlement, la Douma, l’Union pût avoir des représentants juifs élus organisés en un groupe national uni.

Lorsqu’en 1906 l’Union pour l’obtention se décomposa en un Volksgruppe, groupe du peuple juif dirigé par Vinaver et en un Groupe démocratique juif créé par Bramson, Simon Doubnov créa le Volkspartei ou Parti du peuple juif, pour défendre ses idées. Il lui consacra la quatorzième Lettre, « Sur les objectifs du Volkspartei », publiée en 1906. Il y disait qu’il fallait lutter en tant que nation consciente pour « faire renaître, autant que les conditions de la diaspora le permettent, une nation juive en tant qu’entité culturelle historique ». Il disait que les Juifs de l’Empire russe ne devaient pas répéter l’erreur des Juifs occidentaux qui, au moment de leur assimilation, avaient renoncé à leur nationalité juive en se déclarant Français ou Allemands de confession juive. Dans la partie générale de son programme, le Volkspartei adopta les points fondamentaux du parti KD, ou constitutionnels démocrates. Dans la partie nationale de son programme, le Volkspartei prônait un système d’auto-administration nationale inspiré du kahal, mais sur des bases d’égalité des droits. Le Volkspartei ne prétendait pas à l’autonomie territoriale, mais était résolu à lutter pour une autonomie communautaire et nationale-culturelle juive.

Simon Doubnov développait là un système d’inspiration libérale, influencé par les principes de la Révolution française sur le plan politique, mais qui restait attaché à certaines valeurs traditionnelles, (le kahal) même si elles étaient sécularisées.

Si le Volkspartei n’eut jamais que quelques adhérents, il devait cependant avoir un grand rayonnement dans la vie spirituelle du monde juif russe.

Le combat que Simon Doubnov mena pendant de longues années aboutit bien après la Révolution de 1905 qui fut suivie d’une période de répression. Ce n’est qu’en 1915, au moment de la guerre avec l’Allemagne, que Nicolas II fut contraint d’abolir la zone de résidence. Comme Simon Doubnov le craignait, les Juifs russes durent attendre encore quelques années avant d’obtenir l’égalité des droits en 1917, à la faveur de la Révolution de Février qui renversa le régime tsariste.

 

Lorsqu’il écrivait ses Lettres sur le judaïsme, Simon Doubnov ne pouvait prévoir que l’anéantissement du judaïsme européen, en particulier oriental, dans la Shoah, puis la création de l’État d’Israël porteraient un coup fatal à sa théorie d’autonomisme.

Pourtant aujourd’hui, avec la disparition du système soviétique qui a fait resurgir un peu partout des exigences nationales, il semble que ses idées ne soient pas si obsolètes. Le problème de la nationalité s’est posé avec acuité dans l’ancienne Yougoslavie qui s’est désagrégée sous la poussée des nationalismes. Et si les Juifs d’aujourd’hui ont bien à nouveau un centre national juif, tous ne se reconnaissent pas dans cet État qui, au plan culturel, n’a pas joué le rôle dirigeant que voulait lui assigner Ahad-Ha-am. La vie culturelle juive se développe de manière intense dans les différents pays de la diaspora où habitent les Juifs de maintenant, en particulier en France, où la vie de la communauté juive est riche et variée.

Brigitte Bernheimer.

novembre 2009.

 

Bibliographie : Simon Doubnov. Lettres sur le judaïsme ancien et nouveau, traduit du russe, annoté et présenté par Renée Poznanski , Éditions du Cerf, Paris 1989.

 

Simon Doubnov. Le Livre de ma vie – Souvenirs et réflexions. Matériaux pour l’histoire de mon temps. Traduction et annotation par Brigitte Bernheimer. Préface de Henri Minczeles.

 

« Réflexions sur le peuple éternel », extrait des Réflexions de Simon Doubnov - traduit par Brigitte Bernheimer. Cahiers Bernard Lazare, n°241, décembre 2003, pp. 26-27.



[1] Terme anglais désignant l’autonomie revendiquée par les Irlandais entre 1870 et 1914. Quand le Home Rule fut voté en 1912, il ne correspondait plus aux aspirations du pays, qui désirait l’indépendance.


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