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Centre Medem (Arbeter-Ring)
Centre Medem (Arbeter-Ring)



Une conférence d’Adrien Barrot

Si c’est un Juif

Réflexion sur la mort d’Ilan Halimi

samedi 6 octobre 2007


Quelques remarques sur l’antisémitisme aujourd’hui

Je voudrais d’abord remercier Jacques Dugowson pour son invitation, vous dire aussi que je suis ému d’être ici, ce soir, au Centre Vladimir Medem, où je viens pour la première fois. Le livre qui me procure l’occasion de vous rencontrer a été publié au mois de février dernier, un an après la mort d’Ilan Halimi. C’est dire qu’à l’aune de l’actualité, beaucoup de temps a passé. Mais Si c’est un juif n’a pas été écrit comme un produit de consommation pour la demande d’une actualité éphémère. Précisément, la mort d’Ilan n’était pas un fait divers à sensation appelant opportunément la fabrication précipitée d’un livre à sensation. Il s’agissait et il en va de tout autre chose, à savoir de la résurgence de l’antisémitisme dans la société française et bien au delà. De cela, on n’a pas voulu entendre parler à l’époque où les faits ont été connus et l’on ne veut sans doute pas davantage entendre parler aujourd’hui. C’est donc de cela que je veux vous parler ce soir, en poursuivant avec vous la réflexion amorcée dans ce livre suscité par le meurtre d’un homme.

Entendons-nous bien pour commencer : je ne veux pas dire que l’antisémitisme est aujourd’hui devenu une réalité dominante dans la société française car ce serait absurde. Mais il est déjà stupéfiant et suffisamment préoccupant, me semble t-il, de devoir constater que l’antisémitisme est redevenu une réalité sociale dans ce pays. Je ne sais pas très bien ce qu’est un intellectuel, mais je suppose qu’un intellectuel est d’abord quelqu’un qui s’efforce d’appeler les choses par leur nom. Or ce constat, selon lequel l’antisémitisme est redevenu en l’espace de quelques années une réalité sociale, dont les manifestations ont quitté les marges politiques où s’exténuait son existence flétrie, je n’ignore pas qu’il est contesté. Il existe, vous le savez, une querelle en qualification. A vrai dire, ce constat n’est pas seulement débattu, controversé, il est bien plutôt et plus radicalement dénié. Aux faits qui l’attestent, et le meurtre d’Ilan en montrait à mes yeux la gravité, on refuse, souvent avec vigueur, la qualification d’antisémitisme. Vous savez aussi que bien des voix autorisées, et parfois respectables, et parfois juives, se sont élevées pour nier que le meurtre d’Ilan, si atroce fût-il, était un acte d’antisémitisme. Au fond, ces voix se sont élevées pour interdire que l’on agite hors de propos le spectre de l’antisémitisme. Or la question de la qualification, de la nomination, est centrale. Il ne faut pas la contourner car elle est première et c’est pourquoi je l’aborde frontalement dans Si c’est un Juif. Je suis de ceux qui pensent que cette affaire non seulement comporte une composante antisémite à la fois caractéristique et décisive, mais montre l’imprégnation de l’antisémitisme dans le tissus social et le climat d’opinion de ce pays. Et je suis allé beaucoup plus loin, puisque je me suis résolu à parler, en l’occurrence, de nazisme et, par conséquent, du nazisme. Mon propos n’est pas ici de répéter ce que, dans ce livre, je me suis efforcé d’expliquer le plus rigoureusement que je le pouvais à propos des faits eux-mêmes. Je voudrais en revanche essayer de pousser la réflexion sur les paramètres et les enjeux d’un problème grave.

Que tout acte d’antisémitisme fasse penser au nazisme, cela n’est pas seulement normal, c’est-à-dire humainement explicable ; cela n’est pas seulement légitime, c’est-à-dire intellectuellement juste. C’est aussi, je le crois, tout à fait nécessaire, c’est-à-dire politiquement pertinent. Tout acte d’antisémitisme doit faire penser au nazisme. Je dirais même qu’en un sens, l’identification de l’antisémitisme au nazisme est absolument pertinente. Ce que Leo Strauss a appelé, pour nous prévenir contre ses dangers, la reductio ad hitlerum et qui peut nous conduire désastreusement à identifier au nazisme tout ce qui ne nous plaît pas, me semble, au moins dans le cas de l’antisémitisme et en un sens, moralement, intellectuellement et politiquement légitime. Je n’ai pas dit, et je le précise, juridiquement légitime. La fonction de la justice, sur l’intégrité de laquelle il faut veiller, n’est pas de dire le vrai, qu’il relève de l’histoire ou de la philosophie, ni le bien, qu’il soit moral ou politique, mais le droit. J’ai dit aussi que cette reductio ad hitlerum était en un sens absolument pertinente et cela, sans vouloir jouer sur les mots, je l’entends de deux manières.

D’abord, l’identification de l’antisémitisme au nazisme ne marche que dans un seul sens. Elle n’est pas réversible, si vous préférez. Autrement dit, en sens inverse, l’identification du nazisme à l’antisémitisme pose évidemment problème. Car autant l’antisémitisme est une composante essentielle, structurante, fondamentale, du nazisme, autant le nazisme n’est pas seulement l’antisémitisme. Ses méfaits, dont l’antisémitisme est sans doute toujours indissociable, s’étendent au delà de l’antisémitisme et ses victimes ne sont pas seulement juives. On peut dire, cependant, que l’antisémitisme identifiable au nazisme est la matrice d’une violence illimitée et c’est évidemment un point d’une importance majeure dès lors que l’on doit rappeler que l’antisémitisme est l’affaire de tous et pourquoi.

Or précisément, si l’identification de l’antisémitisme au nazisme est pertinente et nécessaire, c’est aussi d’une autre manière. Cette identification est pertinente et nécessaire au sens où elle représente un court-circuit qui, à condition d’être conscient de soi, est pertinent et nécessaire. Posons en effet qu’est antisémite tout acte qui consiste à s’en prendre aux juifs en tant que tels. Mais il y a une différence évidente entre insulter un homme dans la rue en le traitant de « sale Juif » et le pousser, lui et toute sa famille, dans une chambre à gaz. Cette différence est clairement irréductible. Vous aurez compris que je ne veux pas me faire le porte-voix de ce qu’on pourrait appeler vulgairement une forme d’hystérie. Oui, il y a une différence entre l’insulte et la chambre à gaz. Mais si le nazisme ne doit pas être oublié, comme le proclame sur tous les tons notre « mémoire », s’il faut se souvenir du nazisme, cela ne veut pas dire qu’il faut se souvenir des chambres à gaz. Cela veut dire qu’il faut en vérité se souvenir de cela, qui commence par l’insulte et se termine par les chambres à gaz. Car le nazisme est justement cela, qui a rendu ou qui devrait avoir rendu indissociables l’insulte et les chambres à gaz.

Le nazisme a montré, ou devrait avoir montré, jusqu’où va l’antisémitisme, c’est-à-dire jusqu’au bout. Ce que le nazisme montre, pour le dire à la manière spéculative d’Adorno et Horkheimer, auxquels je me suis beaucoup référé dans Si c’est un Juif, c’est que « l’antisémitisme exhorte toujours à aller au bout de l’entreprise. Dès le début, l’antisémitisme et la totalité ont toujours été étroitement liés » (Dialectique de la raison, p. 180). Cette idée, Adorno la formule d’ailleurs de façon beaucoup moins spéculative dans son analyse des entretiens réalisés aux États-Unis, après la guerre, par l’Institut pour la Recherche Sociale, dans le cadre d’une Étude sur la Personnalité Autoritaire, lorsqu’il constate : « c’est un élément structurel de la persécution antisémite qu’elle commence en se fixant des objectifs limités, puis avance indéfiniment sans jamais s’arrêter » (Études sur la personnalité autoritaire, p. 175). Vous voyez donc en quel sens j’estime fondée l’identification de l’antisémitisme au nazisme : le nazisme doit rester présent à notre mémoire au titre de ce qui montre qu’il n’y pas d’antisémitisme ou d’acte d’antisémitisme anodin. Or, ce qui s’est produit, ou ce qui ne s’est pas produit lors de la mort d’Ilan montre au contraire que quelque chose dysfonctionne gravement dans notre « mémoire », dans « la mémoire de la shoah », comme on dit aujourd’hui, et il est important d’essayer de comprendre, sinon pourquoi, du moins comment.

A plusieurs niveaux en effet, il apparaît que l’identification de l’antisémitisme au nazisme, bien que fondée au sens que j’ai indiqué, pose un certain nombre de problèmes, précisément parce qu’elle fonctionne, politiquement, d’une manière tout à fait différente de celle qui serait souhaitable ou, si vous préférez, parce qu’elle est comprise tout autrement qu’il le faudrait et parce qu’elle produit ainsi des effets massivement contre-productifs. Force est de le constater, l’identification de l’antisémitisme au nazisme est exactement ce qu’on a objecté à tous ceux qui ont reconnu dans le meurtre d’Ilan la fameuse « bête immonde », pour leur signifier que cela n’avait absolument rien à voir. Contre un phénomène regrettable d’affolement communautaire indu, on a ainsi voulu en appeler à une mémoire rigoureusement instruite par un savoir historique intègre et fondée sur lui. Autrement dit, l’antisémitisme, c’est le nazisme, le nazisme, ce sont les chambre à gaz et ce qui se produit ici ou là en France depuis quelques années n’a absolument rien à voir. Or, je crois qu’ici, une pseudo vigilance politique se fonde sur une pseudo rigueur historique. Je vous rappelle d’ailleurs que l’historienne Sylvie-Anne Goldberg, qui n’est pas précisément une idéologue, publiait le 3 Mars 2006 dans Le Monde un article clairement intitulé : « meurtre d’Ilan, osons nommer la bête ». Cela n’a pas suffi et l’on doit se demander où se situe le problème.

A un premier niveau superficiel, mais qui n’est pas pour autant négligeable dès lors qu’il s’agit de comprendre une défaillance de la perception, l’identification de l’antisémitisme au nazisme et celle du nazisme aux chambres à gaz s’avère contre-productive dès lors qu’en deçà du seuil de violence que représentent les chambres à gaz, on se trouve empêché ou interdit de reconnaître dans un acte de violence antijuive un acte d’antisémitisme. Ici, l’identification stéréotypée et vide de l’antisémitisme à la violence totale, au lieu de favoriser une mobilisation et une prise de conscience politique lorsqu’un acte de violence partielle se produit, empêche, voire interdit cette prise de conscience. Il existe en rhétorique une figure qui permet d’employer la partie pour le tout, donc de reconnaître le tout dans la partie : la synecdoque. Et bien l’on pourrait dire, en termes tropologiques, qu’un discernement synecdotique, politiquement vital s’agissant de l’antisémitisme, est bloqué : l’antisémitisme étant la violence totale ¬— les chambres à gaz —, et exclusivement la violence totale, il est impossible, voire interdit de le reconnaître, fût-ce comme horizon, dans la violence partielle. En aucun sens on ne pourra ou l’on ne sera autorisé à prendre la partie pour le tout. Or c’est bien une représentation stéréotypée, abstraite et mutilée du nazisme qui fonctionne ici en guise de savoir, ne serait-ce que pour la raison suivante : les chambres à gaz — donc la violence totale — sont ainsi complètement coupées des nombreuses étapes — de violences partielles — qu’il a fallu franchir successivement, pas à pas, jusqu’à leur surgissement dans l’histoire. Si notre mémoire et notre discernement politique présent doivent effectivement être fondés sur un savoir historique rigoureux, celui-ci doit envelopper la totalité concrète du nazisme. Oui, l’antisémitisme est bien, en un sens, le nazisme, c’est-à-dire les chambres à gaz, c’est-à-dire la violence totale, mais il faut savoir que cela commence par des inscriptions sur les murs, par des vitres de magasins brisées, et par des tabassages dans les rues.

Mais le régime sous lequel fonctionne aujourd’hui de façon dominante l’identification de l’antisémitisme au nazisme pose problème à un deuxième niveau, plus idéologique. Car, après tout, et j’y reviens longuement dans Si c’est un Juif, lors de la profanation du cimetière de Carpentras en 1990, la mobilisation civique avait été immédiate et massive. Cent cinquante mille personnes dans les rues de Paris. La « bête immonde » avait alors été formellement et immédiatement identifiée, sans défaillance, sans hésitation, sans interminables débats sémantiques. Le problème n’est donc pas réductible à une question de seuil de violence, car même si la violence de la profanation du cimetière de Carpentras, comme violence symbolique, était extrême, comme symbolique, justement, elle était aussi fantomatique. Le problème tient donc aussi à un attendu implicite à l’identification de l’antisémitisme au nazisme, attendu qui a d’ailleurs été explicité par Théo Klein dans une tribune malheureusement navrante publiée après la mort d‘Ilan : l’antisémitisme, nous était-il précisé, est une idéologie d’extrême droite, exclusivement. Autrement dit, le discernement synecdotique fonctionne dès lors que les connotations politiques de la violence partielle sont évidentes : on ne manque pas alors de reconnaître dans la violence partielle, pourvu que celle-ci et ses agents portent le sceaux de l’extrême droite, la violence totale du nazisme. Ici, on accorde bien que l’antisémitisme est la violence totale, toujours ; on accorde qu’il faut absolument savoir reconnaître, dans un acte isolé, la violence totale ; la vigilance est sans faille, mais à une condition : qu’il s’agisse d’une violence politique d’extrême droite. Si ce n’est pas le cas, et c’était en l’occurrence la conclusion de Théo Klein, il n’y a pas d’antisémitisme, cela n’a rien à voir. On parlera de ce qu’on voudra : tensions communautaires, querelles de voisinage, disputes de cours de récréation, faits divers, on emploiera le mot qu’on voudra, mais il ne s’agira pas d’antisémitisme.

Ici, par conséquent, au lieu de fonctionner comme un « avertisseur d’incendie », pour parler comme Walter Benjamin, qui devrait se déclencher dès la première étincelle, l’identification de l’antisémitisme au nazisme interdit de crier « au feu » dès lors que l’antisémitisme ne se présente pas en tenue réglementaire, conforme à son image, sinon d’Epinal, du moins de Nuremberg. Au lieu de représenter la violence totale de l’antisémitisme comme tel, sous quelque forme qu’il se manifeste, le « nazisme » capte ainsi et confisque en quelque sorte toute la réalité possible de l’antisémitisme et l’épuise. La vigilance du « plus jamais ça » autorise dès lors à constater : « ce n’est pas ça, c’est tout ce que vous voulez, sauf ça ». Or il faut bien voir que ce discours n’est pas seulement celui, axiologiquement neutre, du constat empirique. C’est aussi un discours de la réprobation, voire, parfois, de l’intimidation ou de la menace. On ne se contente pas en effet de corriger une prétendue erreur de perception, on désapprouve un manque de sang froid, une inclination à l’affolement infondé et l’on finit par discerner et par stigmatiser, derrière d’hypocrites alarmes, de ténébreux desseins manipulateurs. Comme les agents les plus fréquents de cette violence dont on veut qu’elle n’ait rien à voir avec l’antisémitisme sont eux-mêmes, non pas des SS en uniforme, mais des victimes de la ségrégation sociale, et souvent des cibles de l’extrême droite, on finit par se demander finement si l’injuste et diffamatoire accusation d’antisémitisme dont ils sont l’objet n’est pas un tour supplémentaire de la stigmatisation dont ils sont déjà victimes. C’est en ce point qu’il devient nécessaire de comprendre que l’identification de l’antisémitisme au nazisme pose problème à un niveau plus profond, où la question de la résurgence actuelle de l’antisémitisme et celle du déni qui la frappe se nouent d’une façon complexe et extrêmement préoccupante. L’identification de l’antisémitisme au nazisme ne fonctionne en effet pas seulement comme une sorte d’obstacle épistémologique, elle procure paradoxalement à l’antisémitisme une nouvelle ressource explosive. Pour analyser ce phénomène et comprendre ce qui s’y joue, il faut partir d’une question simple et générale : comment expliquer la résurgence de l’antisémitisme à l’époque — celle que nous vivons ¬— du discrédit le plus généralisé de l’antisémitisme ?

Il est en effet difficilement contestable que l’antisémitisme, sous le régime dominant de son identification au nazisme, en est venu à représenter, depuis 1945, pour la conscience commune, la figure même d’une sorte de mal absolu. C’est d’ailleurs là un événement majeur dans l’histoire de l’antisémitisme : événement, tournant, à bien des égards retournement, renversement, auquel il faut se garder, si l’on veut en mesurer l’importance, de conférer une puissance qu’il n’a pas, et c’est là toute la difficulté. Pour y voir plus clair, je voudrais m’arrêter longuement sur une formule célèbre de George Bernanos, qui exprime parfaitement le retournement en question : « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Alain Finkielkraut cite souvent cette formule et le chemin que je trace ici, s’il ne recouvre pas exactement le sien, lui est étroitement parallèle et lui doit énormément. Cette formule a d’abord le mérite de constater le retournement qui affecte le statut moral de l’antisémitisme après Hitler. Comprenons bien ce que cela signifie : Bernanos nous rappelle ainsi quelque chose que ce retournement même tend à nous faire oublier : avant l’expérience de l’hitlérisme, avant qu’il soit saisi et mis en œuvre par le nazisme, révélant ainsi son potentiel d’horreur, l’antisémitisme était une passion honorable, pour ne pas dire obligatoire. Si nous nous interrogeons sur la portée et sur la profondeur de la rupture qu’a marqué, après la défaite du nazisme, la découverte après-coup de son horreur, nous ne pouvons pas négliger la longue durée dans laquelle s’inscrit l’honorabilité de l’antisémitisme pré-hitlérien. Que représente donc, quelle est la signification, quelle est la puissance de la découverte après-coup du potentiel d’horreur de l’antisémitisme, au regard de cette longue durée ? il faut se poser cette question difficile et dérangeante.

Car cette longue durée n’est pas seulement une longue durée, elle est en réalité la plus longue durée de la civilisation européenne occidentale. Une durée si longue qu’elle a enjambé la rupture, rien moins que négligeable, qui sépare le Moyen Âge des temps modernes et au sein même de la modernité, la rupture, pourtant majeure, qu’a marqué, et pas seulement en France, la Révolution Française. Quelle est la profondeur des traces laissées en dépôt par une si longue durée, par une telle continuité ? Quelle ressource et quelle puissance peuvent recéler et conserver des stéréotypes et des représentations qui se sont ainsi transmis pendant des siècles ? Or il faut bien voir que la durée de leur transmission n’eût pas été si longue si la profondeur de leur inscription n’avait pas été abyssale. Je ne veux pas tomber dans la facilité que procure le recours à des simplifications outrancières. La haine des Juifs n’est évidemment pas ce qui constitue la trame de la civilisation européenne occidentale, mais elle est indéniablement un des fils constitutifs de cette trame. Les représentations autour desquelles la haine des Juifs s’est fixée et transmise sont archaïques, au sens où elle sont partie prenante d’une fondation, d’un commencement qui dure, d’une tradition, notre tradition.

Comme vous le savez, c’est au sein de l’Eglise naissante que se sont façonnées ces représentations. C’est l’Eglise qui les a institué et leur a conféré la puissance de l’institution. C’est l’Eglise comme institution qui a procuré à ces représentations la durée séculaire de leur transmission. Ce que l’historien Jules Isaac a appelé, après la Seconde Guerre Mondiale, « l’enseignement du mépris », n’a été rapporté par l’Eglise qu’après l’épreuve de l’hitlérisme, dans un geste dont on ne peut douter ni de la sincérité, ni de l’importance, mais qui demeure très récent. Mais la formule de Bernanos n’a pas seulement le mérite de nous rappeler la profondeur à laquelle la haine des Juifs a fait partie intégrante de la profession de foi européenne occidentale pendant plus de deux mille ans. Ce faisant, et ce n’est pas moins important, elle attire aussi notre attention sur l’extraordinaire plasticité et sur l’extraordinaire capacité migratoire des stéréotypes fondamentaux de la haine antijuive, à tel point qu’ils pourraient parfois sembler littéralement branchés sur les processus primaires de l’inconscient freudien : déplacement, condensation, substitution. Ces stéréotypes sont bien sûr repris, transformés, réinterprétés au vingtième siècle par le nazisme, au sein d’une idéologie dont l’antichristianisme radical n’aura d’ailleurs sans doute pas peu contribué, après-coup, hélas, hormis d’admirables exceptions, à conduire l’Eglise à reconsidérer tout autrement son indissoluble solidarité de destin avec le judaïsme, à donner à cette solidarité de destin un tout autre statut, moins chargé d’ambivalence. Mais il ne faut pas oublier ceci : bien avant que ces stéréotypes haineux ne soient récupérés par le nazisme, ils avaient déjà échappé à l’orbite de l’Eglise et s’étaient transmis, au dix-neuvième siècle, à la quasi totalité des généreuses doctrines du socialisme naissant, particulièrement à travers la représentation qui associe les Juifs à l’argent, à l’usure, au profit et donc au capitalisme naissant. Tout cela doit nous rappeler que la haine des Juifs n’est ni l’invention de Hitler, ni, nécessairement, l’apanage de la droite ou de l’extrême droite.

La formule de Bernanos prend donc acte de l’ignominie de l’antisémitisme, d’où qu’il soit, de quelque drapeau qu’il se réclame et cela, avec une précision admirable, une remarquable probité intellectuelle, que l’on confond pourtant parfois avec une fâcheuse ambiguïté. Je voudrais essayer de lever cette apparence d’ambiguïté, non seulement pour rendre justice à Bernanos, mais parce que ce faisant, nous pourrons aller plus loin dans notre analyse. Bernanos, dit-on parfois, en affirmant qu’Hitler a déshonoré l’antisémitisme, sous couvert de dénoncer l’ignominie de l’antisémitisme hitlérien, chercherait à dédouaner implicitement l’antijudaïsme chrétien de cette ignominie. En somme, aux yeux de Bernanos, abstraction faite de l’hitlérisme, le bon vieil enseignement du mépris conserverait, intacte, toute sa séculaire honorabilité. Bernanos en voudrait au nazisme d’avoir jeté un discrédit injuste sur l’honorable antijudaïsme chrétien. Je pense que ce reproche est absolument injuste et absurde. C’est vraiment comprendre la formule de Bernanos à l’envers. Celle-ci marque indubitablement une véritable crise et une véritable prise de conscience, chez Bernanos et ne mérite pas un tel procès d’intention. Mais il ne faut pas se contenter de faire litière d’une interprétation erronée et malveillante. Car si la formule de Bernanos est sans équivoque, on ne peut pas rendre justice à sa droiture si l’on ignore sa complexité, qui est bien réelle, qui fait toute sa profondeur et qui doit nous donner davantage à penser eu égard à notre inquiétude présente.

Nul doute qu’aux yeux de Bernanos, l’ignominie de l’antisémitisme hitlérien rejaillit sur l’antijudaïsme chrétien, dans un mouvement de compréhension et de découverte rétrospective, dont la formule a l’honnêteté et le courage, précisément, de ne pas gommer le caractère rétrospectif. Nul doute que, dans l’esprit de Bernanos, l’ignominie de l’antisémitisme nazi dévoile celle de « l’honorable » antijudaïsme chrétien et dissipe son aura d’honorabilité. A tel point d’ailleurs, que la distinction entre les deux, parce qu’elle relèverait d’un pédantisme indécent, est effacée par la formule de Bernanos. « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Mais en même temps, parce que le caractère rétrospectif du dévoilement de l’ignominie est bien marqué, la formule de Bernanos, tout en l’effaçant, n’abolit pourtant pas la différence entre l’antisémitisme nazi et l’antijudaïsme chrétien. Que signifie alors, comment faut-il comprendre, quelle est la portée, à quoi nous invite cette non abolition de la différence entre l’antisémitisme nazi et l’antijudaïsme chrétien, qui persiste étrangement dans le geste même de son effacement ? Cette question, vous le comprenez bien, n’est pas exactement la même que celle qui consiste à se demander quelle est la différence entre l’antisémitisme nazi et l’antijudaïsme chrétien. Question importante au demeurant, mais abondamment traitée, bien documentée, de telle sorte qu’elle est presque devenue un lieu commun.

Je disais tout à l’heure que la formule de Bernanos nous rappelle à quel point et pendant combien de temps la haine des Juifs a été une passion honorable. Mais elle fait plus à cet égard. La façon dont elle n’abolit pas la différence entre l’antisémitisme nazi et l’antijudaïsme chrétien nous invite en réalité à réfléchir beaucoup plus précisément, et non sans effroi, aux raisons de cette honorabilité. Elle nous permet ou nous oblige ainsi à arracher à sa gangue stéréotypée la différence bien établie entre l’antisémitisme nazi et l’antijudaïsme chrétien pour y redécouvrir quelque chose que la froide objectivité qu’implique l’examen attentif des différences thématiques et doctrinales neutralise inévitablement, à savoir il faut bien le dire, l’écrasante supériorité intellectuelle, morale et esthétique de l’antijudaïsme chrétien. Autrement dit, il ne faut pas se contenter de rappeler que la haine des Juifs était honorable parce que l’Eglise l’avait décrétée telle. Le nazisme aussi l’a décrétée honorable. Il ne faut pas oublier ce qui, dans l’enseignement du mépris, rendait la haine des Juifs objectivement et subjectivement, si je puis dire, honorable.

Il vous paraîtra peut-être choquant que j’invoque, même momentanément, ce que je suis effrayé de devoir appeler moi-même la grandeur de l’antijudaïsme chrétien, la grandeur de ce que Jules Isaac appelait également, un « système de l’avilissement ». Je crois cependant que la lucidité est à ce prix, lucidité non seulement quant au passé, mais aussi quant au danger actuel de l’antisémitisme aujourd’hui et demain, quant aux formes sous lesquels il fait retour. Il faut donc dire tout simplement ceci : l’idéologie nazie était de part en part immonde et son enfer pavé, de bout en bout, de mauvaises intentions. Il n’en va absolument pas de même avec le christianisme et le problème, si je puis le dire toujours aussi simplement, est que l’enfer de son antijudaïsme était au contraire pavé de bonnes intentions, y compris, à la limite, pour les Juifs eux-mêmes, dont le rôle dans l’économie du salut est à certains égards on ne peut plus éminent. Soyons plus simples encore : l’antisémitisme nazi, c’est la haine à l’état pur, si vous voulez, la haine au nom de la haine. Mais l’antijudaïsme chrétien, c’est la haine au nom de l’amour, l’amour d’un Dieu qui est lui-même amour. Nous ne sommes pas du tout dans l’affirmation grossière de la force brutale et de son bon droit, le triomphe impitoyable de la race des seigneurs. Nous sommes aux antipodes. Cet amour, il faut le rappeler, c’est l’amour des humbles, des enfants, des pauvres, des obscures, des humiliés et des offensés, pour parler comme Dostoïevski. C’est l’amour de ceux qui souffrent. C’est l’amour d’un Dieu qui s’est fait homme et dont la passion a indissolublement lié en une image surpuissante la vulnérabilité la plus totale et la sainteté la plus absolue. Allons un peu plus loin. Dans la perspective de l’antijudaïsme chrétien, les Juifs ne sont pas simplement, si je puis dire, les meurtriers du Christ, le peuple « déicide ». Certes, le crime qui leur est imputé dans cette accusation fondamentale est bien entendu déjà, en lui-même, abominable. D’emblée, il s’élève à des hauteurs ontologiques. Le déicide est un crime à nul autre pareil, absolu. Et pourtant ce n’est pas encore le pire : le peuple juif, déicide, n’a pas seulement perpétré le meurtre du Christ, il a, ce faisant, trahi la promesse dont il était lui-même porteur et dépositaire, dont il aurait donc dû, plus que tout autre, reconnaître l’accomplissement dans le Christ qui sortait de son propre sein. Dans la grandiose dramaturgie eschatologique qui se configure ainsi, structurée et sous-tendue par une ambivalence maximale à l’égard des Juifs, le mal imputé à ces derniers atteint les extrêmes de la profondeur. La construction de l’antijudaïsme chrétien s’avère d’une complexité, d’une ingéniosité spéculative, d’une puissance émotive, d’une séduction morale, d’une fécondité esthétique, absolument extraordinaire, sans le travail multiséculaire desquels l’antisémitisme nazi, à supposer qu’il soit même concevable, aurait été incapable de mobiliser beaucoup plus que deux ou trois doctrinaires ridicules, et certainement pas, par exemple, la main d’œuvre auxiliaire zélée de l’extermination en Europe de l’Est.

Nous comprenons maintenant que la non abolition de la différence entre l’antisémitisme nazi et l’antijudaïsme chrétien, dans la formule de Bernanos, ne joue absolument pas en faveur de l’antijudaïsme chrétien. Au contraire, le caractère abominable, spécifiquement effrayant de ce dernier se révèle à la mesure de ce qu’il m’a fallu appeler sa grandeur. Autrement dit, ce que le chrétien Bernanos découvre rétrospectivement et sans concession aucune dans l’antijudaïsme chrétien, instruit par l’horreur dans laquelle l’hitlérisme a plongé l’humanité, c’est l’antéchrist. Renversement du renversement : l’antijudaïsme chrétien, toute la construction élaborée autour du théologoumène de la trahison par les Juifs de la promesse dont ils étaient dépositaires, autour du « déicide », n’est rien d’autre que la dévoration du christianisme par le mal même qu’il imputait aux Juifs, la trahison du Christ par le christianisme lui-même. Mais du coup, grâce à ce long détour, je crois qu’il est possible aussi de mieux comprendre comment se reconfigure l’antisémitisme aujourd’hui, à quelles sources puise cette reconfiguration idéologique, et de quels dangers elle est porteuse. Je crois que nous assistons à quelque chose que nous pourrions appeler une sorte de régression, de rebranchement de la haine des Juifs à sa source théologique primitive. La haine des Juifs se réactive aujourd’hui et se reconfigure dans une nouvelle constellation idéologique, non pas malgré le discrédit du nazisme, non pas même malgré le discrédit radical de l’antisémitisme nazi, mais en s’appuyant sur ce discrédit, grâce à ce discrédit, qui se trouve non seulement intégré, mais revendiqué au sein de cette constellation et retourné contre les Juifs. L’époque qui s’est ouverte depuis quelques années, dont nul ne peut savoir ce qu’elle durera ni ce qu’elle peut produire, est celle, pour le dire le plus simplement du monde, de l’antisémitisme justifié par sa condamnation même. Autrement dit, sa formule consiste en une nazification tendancielle des Juifs.

Je passe sur les médiations tout à fait essentielles dont je traite plus longuement dans Si c’est un Juif, à savoir principalement le déplacement de l’épicentre de la haine, de l’Europe vers le Moyen Orient, de l’ère culturelle de la chrétienté européenne occidentale vers l’ère culturelle de l’islam, autrement dit vers une ère culturelle non compromise par le passé génocidaire de l’Europe et victime de son impérialisme. Je passe sur l’étayage des stéréotypes majeurs de l’antijudaïsme chrétiens sur la tradition spécifiquement islamique du mépris des Juifs, par le truchement du christianisme d’orient. Je passe sur la place essentielle qu’occupe Israël, l’État d’Israël, dans cette reconfiguration, celle d’un point de fixation obsessionnel d’une intensité fantasmatique inouïe. Je passe sur l’espèce de régression congruente de l’extrême gauche à un stade infantile du marxisme, c’est-à-dire à un stade prémarxiste, c’est-à-dire complètement inconscient ou ignorant des schèmes théologiques qui en trament les discours. Je passe sur la régression plus générale, de même structure, que révèle l’idéologie ou la nouvelle religion des droits de l’homme, ou de l’antiracisme, telle qu’elle est par exemple mise sur orbite à la commission des droits de l’homme de l’ONU, qui nous a valu Durban 1 et qui concocte aujourd’hui un Durban 2. Fair is foul and foul is fair. Les sorcières de Macbeth semblent avoir pris les commandes de ce sabbat infernal, à rendre fou, de renversements et d’inversions en cascades.

Ce que je veux mettre en relief, pour finir, est quelque chose de bien précis. Que l’antisémitisme aujourd’hui se reconfigure par le biais d’une nazification tendancielle des Juifs, et que cette reconfiguration s’opère autour de la diabolisation d’Israël est un fait que je ne prétends nullement être le premier à décrire ou à constater. Un aspect essentiel de ce phénomène reste cependant insuffisamment mis en lumière, à savoir, précisément, le schème théologique qui le trame de part en part. Si les Juifs, après le nazisme, se conduisent comme les nazis ; si les Juifs, hier victimes par excellence des nazis, sont aujourd’hui des nazis, qu’est-ce que cela sous-entend en effet ? Cela sous-entend et cela signifie donc que les Juifs se sont montrés infidèles à la vocation que leur élection par la haine nazie leur avait assignée. Cela signifie qu’ils ont trahi cette vocation dont ils auraient plus que tout autre dû être les gardiens les plus intransigeants, les plus purs. Cela veut dire qu’il s’en sont montrés indignes, et d’une indignité vertigineuse. Nazifiés, les juifs perdent dès lors jusqu’au droit de porter leur nom. Les vrais juifs sont leurs victimes, leurs martyrs : palestiniens, musulmans, immigrés, noirs, exclus et damnés de la terre qui forment une sorte de Verus Israel. Vous voyez ainsi comment la nazification des Juifs rejoue le trope et le drame théologique chrétien fondamental du « déicide », et vous voyez à quelle profondeur elle peut puiser la ressource d’une séduction vieille-nouvelle qui, me semble t-il, est extrêmement préoccupante. Le chemin que j’ai suivi dessine un curieux trajet : Le discrédit de l’antisémitisme n’a pas mis fin à l’antisémitisme, il lui a procuré une arme dévastatrice. Mais j’ai parlé longuement et je voudrais que nous puissions discuter de tout cela, si vous le désirez. Avant de vous rendre la parole cependant, je vous ferai un aveu.

J’ai été très perturbé, dans la préparation de cette intervention, par la lecture que je faisais, parallèlement, de l’admirable livre de Daniel Mendelshon, Les Disparus. Ce n’est pas un roman et c’est pourtant, de toute évidence, de la littérature. Ce n’est pas un essai et c’est pourtant, de toute évidence, de la pensée. Et je dois vous dire que devant la réussite merveilleuse, la liberté, la simplicité, la force bouleversante de ce livre, je me suis senti, dans mon cheminement, et je me sens d’une lourdeur et d’une grossièreté accablante. J’espère tout de même que je ne vous aurai pas découragé ce soir de lire Si c’est un juif, mais je vous souhaite très chaleureusement, l’un n’excluant pas l’autre, de lire Les Disparus, et je vous remercie de votre patience.

Adrien Barrot


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