« novembre 2017 »
lun. mar. mer. jeu. ven. sam. dim.
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30      
 
Centre Medem (Arbeter-Ring)
Centre Medem (Arbeter-Ring)



Accueil du site > _ > Leçons de 2011 > Couples mixtes > III. L’identité Juive

COUPLES MIXTES (3/4)

III. L’identité Juive

Intervention de Valérie Stenay de l’AACCE

mardi 1er août 2006


L’empreinte de l’identité juive
dans les couples mixtes

A quoi renvoie donc un couple mixte ?

Je vais commencer par donner quelques repères par rapport aux termes employés puis nous verrons la question des enfants, de la transmission, avant d’aborder l’influence des liens familiaux sur la mixité.

Je terminerai mon propos en revenant sur la notion de risques.

 

 

 

L’historique des recherches : comment définir l’identité juive laïque à travers les mariages mixtes ?

 

 

 

Il faut savoir que lorsque j’ai démarré mes recherches, mon sujet concernait l’identité juive laïque qui m’intriguait au plus haut point. Comment résister d’une part, aux forces vives de l’intégration et d’autre part, au courant intégriste, encore plus vivace aujourd’hui et qui tend à occuper le devant de la scène, ne nous laissant guère de place, d’expression ?

Je voulais comprendre quelles forces d’ancrage, l’identité juive laïque développe-t-elle au cœur de notre identité globale ; ce que j’ai appelé le corpus identitaire. Il renvoie aussi bien à notre identité en tant que femme ou homme, travaillant dans tel domaine, marié ou non etc. En somme, l’ensemble des identités qui nous caractérisent et dans lesquelles notre corps s’exprime à sa manière.

Mais autant, il nous est facile de nous définir comme femme, de telle génération, de tel horizon social, autant nous rejoignons le rang des carpes lorsque nous devons dire ce qu’est être juif, en marge de la dimension religieuse.

Il m’a semblé alors qu’avec la notion de mariage mixte, nous touchions au cœur même de l’identité juive française. Et effectivement, les langues se sont déliées, y compris lorsque les personnes n’étaient pas concernées directement par la mixité. Et j’ai pu recueillir des éléments me permettant de mieux comprendre l’identité juive laïque.

 

Nous allons aujourd’hui parcourir le chemin inverse en partant de ce que recouvre l’identité juive laïque avant d’aller à la rencontre des couples mixtes contactés pendant cette recherche et après.

 

 

Confrontation de la définition de l’identité juive avec la sphère religieuse

 

 

Comme mes petits camarades, je me réfère au critère d’identification des Juifs donné par la Fédération internationale des Juifs laïcs et humanistes (Congrès de Bruxelles, 1988) : « Est juive toute personne d’ascendance juive ou se déclarant juif(ve) qui s’identifie avec l’Histoire, les valeurs éthiques, la civilisation, la communauté et le destin du peuple juif » ; de manière à sortir du registre de l’exclusion. Est juif celui qui se sent juif.

 

Nous nous éloignons là de la définition halakhique stricte, donnée par les religieux où seule la mère juive peut transmettre. Sans partager le rejet des couples mixtes véhiculé par les instances religieuses, nous sommes marqués par certaines conceptions héritées de la sphère religieuse. Ainsi, lorsque j’ai mené mon enquête auprès d’une centaine de Juifs laïques (138) ou du moins non-pratiquants pour la plupart, j’avais posé comme question un tantinet provocatrice : « quelqu’un qui n’a pas une mère juive, n’est pas juif". 43% des répondants étaient d’accord avec cette affirmation. Cette enquête ne révèle pas forcément toutes les tendances engagées dans la communauté juive, néanmoins cela vous donne un ordre d’idées.

J’ai souvent retrouvé comme leitmotiv le fait que ce soit la mère qui transmette le judaïsme. De nombreuses femmes en couple mixte, mais aussi en dehors des familles mixtes proprement dites, se rattachaient à cette règle.

 

On dit souvent que la transmission matrilinéaire du judaïsme est liée au fait qu’on ne peut être sûr que de la mère. Au temps des Romains, cette conception permettait de protéger les femmes juives violentées, ainsi que leur progéniture. Mais aujourd’hui, avec les avancées biologiques, les tests de paternité, ce discours n’a plus de sens.

On connaît tous des enfants dont le père est juif et la mère non, portant - du moins pour certains - un nom juif ; ce qui constitue un marqueur identitaire important. Parmi ces enfants, certains s’identifient au judaïsme mais ne font pas partie de la communauté, pour les instances religieuses. Et cette façon de voir est partagée par des Juifs non-religieux, qui ont conservé ce référent dans leur schéma de pensée, dans leurs représentations.

 

On note toutefois une évolution pour la synagogue libérale aux États-Unis en faveur de la bilinéarité. Moïse n’était-il pas lui-même uni à une femme non-juive ? D’après Catherine Grandsard (Psychologie et psychopathologie des métis judéo-chrétiens -Propositions pour une approche spécifique) : « un enfant né de mère juive et de père non-juif n’est plus accepté comme Juif s’il n’a pas été élevé dans le judaïsme et devra se convertir s’il souhaite intégrer une synagogue libérale. A l’inverse, un enfant dont seul le père est juif est considéré comme tel sans autre forme de procès dès lors qu’il est élevé dans le judaïsme.  » (p.30)

Les partisans de la réforme se retrouvent eux-mêmes aux prises avec le courant traditionnaliste, opposé, voire même hostile à tout changement.

 

Mais peut-être est-il nécessaire que les religieux soient si stricts, si fermés car que serait devenu le judaïsme, sans ce noyau religieux, rigide ? Il se serait probablement dilué au cours des siècles et des errances. Les Juifs auraient été assimilés comme l’ont été les Aztèques par les Espagnols. Il nous faut peut-être à nous Juifs laïques, un garde-fou, qui nous oblige à nous constituer, même si c’est en réaction à ce que nous observons. Peut-être aussi gardons-nous dans le coin de notre inconscient, l’idée que le judaïsme perdure quoi que nous fassions, puisque de toutes manières, la structure religieuse demeure. Mais là, c’est juste une piste de réflexion que je vous propose, qui nous éloigne un peu des couples mixtes.

 

Même si le mouvement libéral commence à se développer en France, quel sens cela peut-il prendre pour des personnes évoluant en dehors de l’espace religieux ?

Peut-être, à terme, cela contribuera à façonner un autre regard sur les enfants issus de couples mixtes, notamment lorsque la judéité est portée par le père.

 

 

La question épineuse de la circoncision

 

Le cœur essentiel de la question des couples mixtes demeure non pas le couple, mais la transmission aux enfants.

De nombreux couples optent pour un mariage civil. Donc ce rite de passage n’entraîne pas nécessairement des discordes au sein du couple, peut-être un peu plus avec les belles-familles. La question de la mixité se pose avec un peu plus d’acuité à la naissance du 1er enfant. Quand il s’agit d’une fille, certaines familles poussent un soupir de soulagement, mais c’est une attitude que j’ai rencontrée aussi parmi des couples juifs, profondément marqués par la Shoah, qui avaient peur d’inscrire une marque indélébile et donc repérable sur le corps de leur garçon.

Dans l’enquête sociodémographique qu’avait menée D. Bensimon, il apparaissait que 92% des couples homogames, y compris dans les milieux non-religieux avaient circoncis leurs fils. Ce chiffre tombait à 49 % dans les couples mixtes lorsque le père était juif et à 17%, si c’était la mère qui était juive. On est donc là aux antipodes de la transmission matrilinéaire.

 

Alors, il y a plusieurs facteurs expliquant que la circoncision soit davantage transmise par les hommes. Brièvement, il y a l’explication psychanalytique qui parle d’identification au père : être comme le père circoncis ou ne pas l’être comme lui.

Autre explication plus sociologique : nous sommes dans une société patriarcale. Le modèle de l’homme a tendance à l’emporter. De plus, dans le judaïsme, en dehors de la transmission véhiculée par la femme, celle-ci joue un rôle plus mineur. On en revient au rôle prépondérant du père qui influe alors davantage pour ce qui concerne la circoncision.

 

Quoi qu’il en soit, la circoncision est un bon indicateur de la transmission de l’identité juive car il fait signe de l’alliance à Dieu initialement, au peuple juif par la suite. Ce rite n’est pas neutre, d’autant plus qu’il renvoie pour certains douloureusement à la Shoah. Il est surtout le signe d’une continuité entre les générations, même si certains disent qu’ils agissent par hygiène. Ce n’est pas tant circoncire son garçon qui est important, qu’on le fasse avec un mohal ou avec un chirurgien, mais le fait ne pas le faire. S’écarter de cette tradition ancestrale, signifie pour bon nombre de personnes que l’on s’éloigne de l’identité juive. Pour autant, un enfant non circoncis de père juif peut s’identifier au judaïsme ainsi que son père. L’absence de circoncision ne signifie pas nécessairement rupture surtout lorsque l’enfant s’appelle David, Nathan ou Rébecca pour une fille et de toutes manières sur le plan de l’identité, les chemins empruntés ne forment pas une ligne droite.

 

 

Les différentes figures de la transmission

 

L’enjeu dans la mixité, c’est donc essentiellement la notion de transmission. Trois cas de figure peuvent se présenter :

 

- Dans un premier cas, l’ascendance juive est écartée ou du moins, reléguée dans un coin de la mémoire ; ce que craignent, dénoncent les personnes opposées à la mixité. Mais peut-on vraiment couper avec ses origines ?

Le psychanalyste J.P. WINTER écrivait à ce sujet, « quel que soit le type de transmission qui va dominer dans le couple parental, la volonté de transmettre va s’inscrire profondément au niveau du moi. Mais comme nous savons cliniquement, que nous ne transmettons pas seulement ce que nous voulons transmettre ; et que nous transmettons malgré nous, bien souvent des choses que nous croyons ne pas vouloir transmettre, cette transmission inconsciente se fait au niveau surmoïque. » (1992)

En somme, les choses passent sans que nous en ayons le contrôle et sans que nous soyons nécessairement conscients. Il me semble alors que c’est aller un peu vite de dire que tel enfant est perdu pour la communauté juive, car élevé en dehors de tout cadre judaïque. L’inconscient joue parfois des tours surprenants. Il peut se produire, même à 40 ans, des réveils identitaires, au détour d’un événement, à l’occasion d’une rencontre, d’un décès etc. Il arrive aussi que ce soit la génération suivante, qui entame un retour vers les origines.

 

-  Dans le 2ème cas, on rencontre des familles dont le conjoint juif induit l’essentiel de la politique familiale. Les enfants baignent alors dans un milieu judaïque, puisque parfois même le conjoint non-juif est imprégné. Dans les études qui ont été menées sur les mariages mixtes, on ne parle pas beaucoup des conjoints non-juifs, de leurs motivations, de leurs réactions. Je ne fais pas exception à la règle et je m’en excuse. Je voudrais juste dire pour les Non-Juifs présents dans la salle, qu’ils témoignent souvent d’une ouverture à l’autre à tel point que parfois, il nous est difficile de savoir qu’ils ne faisaient pas partie au départ, du groupe juif. C’est ce qu’on appelle l’imprégnation. Alors bienvenue au club !

 

- Dernier cas de figure, l’enfant peut être porteur d’une double identification, puisque il est issu d’une double lignée. La judéité y est transmise sous une forme propre au couple mixte. Ce qui me paraît être le cas le plus fréquent. Ce qu’il faut savoir aussi sur cette question, c’est que l’identification au parent juif est également fonction du sexe de l’enfant. Telle fillette s’identifiera à son papa juif, y compris quand celui-ci ne revendique pas son identité juive. L’esprit de contradiction, vous connaissez ? Tel autre enfant, imprégné dès sa tendre enfance par le conjoint juif, n’aura de cesse de s’en écarter, car ne voulant pas réparer les torts du parent ayant "commis" un mariage mixte. J’utilise cette expression car j’ai rencontré des couples mixtes, dont le conjoint juif formulait comme des regrets, non pas de s’être marié avec telle personne, mais de n’avoir pas pu fonder un foyer juif. C’est pourquoi il tentait de compenser par une abondance de données relatives au monde juif ; ce qui peut accrocher ou faire fuir les enfants concernés. Tout dépend des relations qui existent entre eux.

 

- Il arrive aussi, mais très rarement, qu’une répartition s’opère entre les enfants. J’ai vu l’exemple d’une famille avec un garçon circoncis et une fille baptisée. Mais ce cas de figure ne se présente guère.

 

 

De l’influence des liens familiaux sur la mixité

 

Alors, comme vous voyez, il n’y a pas de règles du jeu dans la transmission. C’est la nature des relations construites au sein de la famille qui déterminent la transmission que ce soit dans une famille homogame ou mixte.

J’irais même plus loin : la nature des relations familiales va jouer un rôle non négligeable dans la construction ou non de relations mixtes.

La famille originelle représente parfois un lieu d’enfermement dont les personnes cherchent à s’émanciper ; la mixité intervient alors comme la construction d’un univers différent échappant au moule affectif initial.

 

Pour d’autres, aux liens familiaux plus distendus, une distanciation que l’on pourrait qualifier de « naturelle » s’opère tant avec la famille originelle qu’avec l’identité juive incarnée par celle-ci. Ne demeure plus alors qu’un sentiment d’identité juive diffus car non étayé. J’ai rencontré ainsi des personnes investies plutôt dans le monde français, ne reniant pas leurs origines. Mais ne parvenant pas à trouver du sens à leur identité juive, ou alors un sens négatif, pour les petits-enfants de déportés, ces personnes avaient tendance à se dégager du monde judaïque ; la mixité leur offrant souvent une porte de sortie. Cette ouverture pouvait s’accompagner d’un sentiment de culpabilité car soumis à la pression familiale originelle, ils avaient l’impression de rompre la chaîne des générations.

Il faudrait pouvoir se sortir de cette culpabilisation mais je n’ai aucun remède à apporter à ces maux à part quelques séances chez le psy le plus proche...

 

Pour d’autres encore, le noyau familial originel forme le dernier lien d’expression de l’identité juive ; le membre juif aura alors tendance à revendiquer pour lui, et ses descendants un sentiment d’identité juive et une volonté de continuer la chaîne trans-générationnelle.

Parfois aussi, dans des familles ancrées sur l’ouverture aux autres, la mixité ne représente qu’une étape logique dans ce processus.

Somme toute, l’insertion dans un couple mixte ne constitue pas le mécanisme conduisant à une prise de distance apparente ou réelle avec l’identité juive originelle. Elle résulte des processus engagés au sein de la cellule familiale dans laquelle nous grandissons.

 

Nous sommes donc loin de l’équation qu’on entend trop souvent : mixité = disparition de l’identité juive.

L’union mixte vient plutôt parachever un processus déjà engagé, à savoir l’effritement possible de l’identité juive que l’inverse et d’autre part, un couple mixte peut aussi être le moyen, le lieu de l’expression de leur identité juive et de sa résurgence. Je me souviens d’une femme dans un entretien me disant : « le fait d’épouser un goy, m’a rendue plus juive ». Sa mixité l’a poussée à mettre l’accent sur sa judéité. En fait, on défend d’autant plus ce qui est menacé.

Si l’on prend les Ashkénazes, pour les immigrés de la 1ère génération et pour ceux de la seconde, l’urgence était de se faire accepter par les autres Français, la judéité était comme une seconde peau. A la génération suivante, le rapport s’inverse. Le fait d’être Français est considéré comme acquis, l’identité juive peut devenir alors l’objet de la quête identitaire.

 

Au sein d’un couple mixte, le sentiment d’identité juive, ou sentiment judéitaire peut resurgir lors de cette quête de soi. C’est ce sentiment judéitaire qui est transmis aux générations suivantes sous des formes différentes, bien entendu, puisqu’un enfant n’est jamais la reproduction à l’identique de ses parents.

L’enfant, nanti de deux histoires familiales plus ou moins complexes, va réinventer ce qu’il reçoit, y compris les non-dits, ou ce qu’il croit percevoir. Toute la difficulté va résider dans le fait de trouver un sens à cet héritage.

A ceci, peut s’ajouter le sentiment d’être toujours l’étranger de l’autre. Ni juif, ni non-juif... quelle identité adopter pour se sentir plus en accord avec soi-même et avec l’extérieur ?

 

 

Risques imaginés, risques réels

 

Si un couple mixte constitue effectivement un risque, il se situe surtout pour l’enfant, en-jeu.

Habituellement, on associe plutôt la notion de risque avec celui encouru par la communauté juive, sa possible dilution dans l’air ambiant.

Une des rares enquêtes sociologiques menées sur les conséquences de la mixité au sein d’un groupe montre en fait que les mariages mixtes peuvent drainer un gain de personnes et non une perte.

L’enquête citée par Anne RABINOVITCH. (1992, p.35) « révèle l’existence, dans la communauté de X, de vingt-huit unions exogamiques, se décomposant ainsi : dans sept cas, le conjoint juif a rompu toute attache avec la communauté ; dans un cas, le conjoint non-juif s’est converti au judaïsme ; dans 20 autre cas, le conjoint non-juif partage entièrement les fréquentations de son époux, se considère comme membre de la communauté, les enfants recevant une éducation juive. Le mariage exogamique a ici permis non seulement de ne pas affaiblir la communauté, mais au contraire d’augmenter le nombre de ses membres ».

En fait, c’est en ne prenant pas en compte les enfants de couples mixtes, que l’on risque d’aller vers un amenuisement du groupe juif ; surtout au moment où la mixité devient de moins en moins un phénomène minoritaire. A terme, et tous les milieux sont concernés, il y aura de moins en moins de personnes dont les 2 parents sont juifs.

 

Autre risque imaginé, la fragilité des couples mixtes. Je m’appuie à nouveau sur les données recueillies par D. Bensimon. En 1978, le taux de divorcialité était plus élevé que celui des couples homogames, tout en restant plus faible que celui enregistré dans la population globale française. Aujourd’hui, il semble que le divorce traverse plus de couples mixtes, parallèlement à l’augmentation des divorces dans la société française. C’est là un signe de l’intégration des Juifs à la société française. Mais dans ces divorces et au cours des entretiens que j’ai menés, il ne semble pas que la mixité soit en cause.

 

Quant aux enfants, comme l’écrit Catherine Grandsard, « rien ne permet d’affirmer que les enfants issus de mariages mixtes rencontrent plus de problèmes dans la vie que la moyenne. Mais rien non plus, ne permet d’affirmer qu’ils en rencontrent moins... »

Il s’agit de ne pas tomber dans la dialectique mixité comme « source de souffrances » ou comme « richesse ».

Au travers des entretiens que j’ai effectués, je n’ai pas eu l’impression de me retrouver face à des personnes en danger, porteuses de quelque chose de spécifique, peut-être, de différent sans doute. Mais j’éprouve aussi un sentiment de différence face à un Juif américain. Est-ce que je dois le rejeter pour autant ?

Pour les familles mixtes, c’est parfois plus le rejet dont elles sont victimes qui pose problème, que la situation elle-même.

 

 

Conclusion

 

Pour sortir de l’écueil qui consiste à penser pour ou contre les couples mixtes, il faut envisager deux choses et c’est là-dessus que je conclurai :

 

En reprenant un des thèmes défendus par le Centre Communautaire laïc juif de Belgique, Je cite : « Accepter de marier des couples mixtes, ce n’est pas contribuer à briser un tabou, ce n’est pas favoriser leur augmentation, c’est seulement être cohérents avec nous-mêmes et dire que celui qui veut être accueilli au sein de notre communauté doit l’être, que nous devons vivre dans l’acceptation d’autrui et non dans son rejet. C’est le refus qui crée l’assimilation, c’est le sentiment de ne pas se trouver à sa place dans une communauté qui donne envie d’en sortir. Il faut faire le pari de cette ouverture. C’est vrai personne ne peut prévoir, on ne peut avoir de certitude sur les répercussions de cette aventure, cependant nous sommes intimement convaincus que cette voie d’ouverture est la bonne et qu’elle est la seule possible. »

L’intégration des enfants issus de couples mixtes et désireux de s’inscrire comme les autres enfants juifs au sein du groupe juif me paraît être un des enjeux les plus importants à défendre au sein de la mouvance laïque.

 

Parallèlement à cela, il faut donner l’envie de rester au sein du groupe juif. Mais pour se perpétuer encore et toujours, le sentiment judéitaire a besoin de s’ancrer dans des pratiques, quelles qu’elles soient, de manière à donner du corps à l’identité juive. Sans épaisseur, sans pratiques collectives, l’identité juive peut effectivement prendre la voie de la dilution ou du moins, être très lourde à porter.

 

Il faudrait aussi proposer un ou plusieurs projets collectifs car l’identité juive se nourrit de collectif. On pourrait dire que la marque de fabrique, le signe distinctif de l’identité juive, c’est justement l’empreinte du collectif sur les destins individuels ; la Shoah en étant l’exemple le plus frappant. Mais peut-être avons-nous aussi quelque part la nostalgie d’un certain mode de vie communautaire que ce soit dans les shtettl, en Afrique du Nord ou ailleurs.

L’adhésion à un groupe laïque, de quelque tendance que ce soit, répond entre autres choses, au besoin de vivre collectivement son identité juive, de lui donner une épaisseur. Car il n’y a rien de plus déséquilibrant que d’être porteur d’une identité, l’identité juive, si elle ne s’inscrit dans aucun acte, aucun comportement rythmant la vie. Si le passé traumatisant est la seule référence, pourquoi des enfants qui hériteraient d’une telle identité auraient envie de s’en emparer, de la perpétuer ?

  On peut l’observer lors des fêtes juives, transformées en fêtes familiales. Là s’exprime le besoin de vivre ensemble un moment de judaïsme, à travers par exemple la dégustation de cuisine juive traditionnelle. Sans ces bouffées de judaïsme vécues collectivement, l’identité qui est pourtant l’expression individuelle par excellence, s’étoufferait.

 

  Le problème qui se pose est donc de savoir quel contenu donner au fait d’être Juif laïque. La réponse va dépendre des individus, et des associations.

Pour certains, il s’agit de laïciser les fêtes juives, en transformant les rituels religieux traditionnels en rites laïques, en faisant par exemple une lecture laïque de l’Histoire, au moment de la Pâque juive.

Pour d’autres, comme ce fut le cas pour notre association l’AACCE, par exemple, il va s’agir de vivre un grand moment collectif en montant un colloque s’interrogeant sur l’identité juive laïque et qui a pour effet immédiat, de conforter effectivement l’identité juive des participants.

D’autres encore se centrent autour du Yiddish, qui apparaît comme un vecteur structurant d’un certain mode de pensée, d’une manière d’être.

 

  Tous ces tâtonnements participent en fait à la construction d’une certaine forme de laïcité juive qui tente de concilier attachement au judaïsme et à la France.

C’est à chacun de venir puiser dans les réservoirs judaïques qui s’offrent à lui et ce, en fonction de la résonance que ces axes auront sur lui.

Il manque, il me semble, à la laïcité juive française un fil conducteur, une structure qui permettrait aux Juifs, pris dans les courants de l’intégration, de se sentir partie prenante d’une démarche collective. Cette démarche collective pourrait être marquée par des rites, qu’il nous faut encore trouver, pour mieux nous trouver nous-mêmes. L’idéal serait peut-être de construire un projet collectif dans lequel chacun pourrait développer sa propre identité juive.

On peut toujours rêver...

 

 

Je vous remercie.

 

 

Valérie STENAY


Informations Légales | Plan du site | Espace privé | Dernière mise à jour le : 17 décembre 2017