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Centre Medem (Arbeter-Ring)
Centre Medem (Arbeter-Ring)



Couples Mixtes (1/4)

I. INTRODUCTION

Intervention d’Izio Rosenman, président de l’AJHL

mardi 1er août 2006


 

Les couples mixtes

 

La question des mariages mixtes et des couples mixtes est souvent présentée comme le danger principal qui guette l'avenir du peuple juif. Certains dans la communauté juive l'ont comparés à la Shoah.

Je voudrais, quant à moi, présenter ici un point de vue plus nuancé ; rappeler que cette réalité, bien installée, peut aussi être une chance pour nous, si l'on en modifie l'approche.

Et tout d'abord il faut rappeler qu'il y a toujours eu des mariages mixtes dans le peuple juif, comme dans d'autres groupes, et cela depuis les temps les plus anciens.

 

Les temps bibliques

 

Il suffit de rappeler quelques personnages célèbres de la Bible :

Judah qui s'est marié à une Cananéenne, Joseph à une Egyptienne, Moïse le fondateur de la loi juive, à une Madianite, le Roi David à une Philistine, et Salomon à des centaines de femmes étrangères.

A cette époque, par son mariage avec un Israélite une femme étrangère joignait le clan, plus tard le peuple et la religion de son mari.

Comme le souligne le Pr Shaye Cohen de la Brown University aux USA (About, Who is a Jew), il n'est jamais arrivé en ces temps pré-exiliques que quelqu'un vienne à affirmer que ce type de mariage était nul et invalide, et que la femme étrangère devait « se convertir » au judaïsme, ou encore que le rejeton d'un tel mariage n'était pas Israélite et devait se convertir.

On avait donc affaire à une identité qui se transmettait par voie patrilinéaire. Ce fait était aussi accentué par la structure patriarcale de la société à l'époque.

 

L'époque talmudique

 

A l'époque talmudique les choses ont changé. En effet, c'est pendant l'occupation romaine que le Talmud énonce la loi matrilinéaire, qui définissait donc comme juif quelqu'un dont la mère était juive. Apparemment au 2ème siècle cette loi était déjà généralisée.

 

Le Talmud (Kiddushin 68b) compilé entre le 4ème et le 5ème siècle, fait dériver la matrilinéarité de la Torah elle-même, (Deuteronome 7,3-4) «  ta fille ne la donnes pas à son fils, et sa fille n'en fait pas l'épouse du tien. Car il détacherait ton fils de moi, et ils adoreraient des divinités étrangères... »

 

Ce texte qui est essentiellement un avertissement contre les mariages mixtes est aussi une confirmation de l'existence fréquente de ces mariages exogamiques.

Rappelons nous qu'au retour de l'exil de Babylone, Esdras a fait répudier les femmes étrangères des Juifs revenus d'exil,.

 

Pour quelle raison, la matrilinéarité a-t-elle été choisie à cette époque ?

 

Les opinions des spécialistes (non religieux) divergent : certains pensent que c'est une réponse à la fréquence des mariages mixtes, d'autres une façon d'intégrer les enfants issus des nombreux viols commis par les soldats romains : il aurait été inhumain de laisser les enfants de mère juive ayant grandi dans la communauté juive être considérés comme non-juifs. D'autres encore pensent que la matrilinéarité a été empruntée à la loi romaine.

 

On peut d'ailleurs ajouter que les Juifs, ayant la plupart du temps vécu dispersés, ont toujours été inscrits dans une dynamique historique du donnan- recevant, qui touche aussi bien les personnes que la culture elle-même, langues, littérature, musique, rites, philosophie et pensée. Le phénomène restait cependant limité tant que les Juifs vivaient sous forme de regroupements géographiques, par exemple dans les mellahs ou ghettos, et gérés, plus tard, par le système religieux traditionnel, la halakha, dans le cadre de l'organisation de la kehilah, dans une société d'appartenance fermée. C'est donc le système matrilinéaire qui a régné, tant que l'orthodoxie était la seule modalité du judaïsme.

 

Ce n'est plus le cas depuis l'Émancipation et depuis que la religion a cessé d'être le marqueur unique de l'identité juive. Encore bien plus de nos jours où elle a cessé d'être majoritaire dans la population juive qui vit à présent majoritairement dans des sociétés démocratiques et ouvertes. La Halakha a cessé d'être la norme et la loi pour l'ensemble des Juifs.

 

D'ailleurs dès que sont apparus après l'Émancipation, c'est-à-dire après l'ouverture de la société aux Juifs, des courants du judaïsme autres que l'orthodoxie, la question de la transmission patrilinéaire ou matrilinéaire s'est posée de nouveau. Cela a en effet a correspondu avec l'augmentation des mariages mixtes.

A présent, ceux-ci sont une réalité sociologique bien installée dans la judaïcité de ces pays et sociétés.

De nos jours

 

Je donne juste quelques chiffres du pourcentage de mariages mixtes chez les Juifs, provenant d'une source américaine :

Avant 1970  13%

Entre 1985-90  43%

Entre 1996-2001 7%

 

Le mariage mixte est donc très commun et ne représente plus forcément un désir de quitter l'identité juive.

Un chiffre américain encore : 33% des couples mixtes souhaitent élever les enfants comme juifs.

Cependant pour des raisons complexes, une grande partie de ceux qui s'y engagent, même s'ils sont laïques, (ou leurs parents) souhaitent une consécration religieuse à leur union.

 

 

Alors, que deviennent les enfants de ces couples, qu'en est-il de la transmission de la judéité, patrilinéarité, matrilinéarité ou les deux ? Comment accueille-t-on ces couples et leurs enfants et pourquoi les prive-t-on de l'accès à la culture juive ?

 

Une partie de la judaïcité religieuse américaine, consciente de cette réalité majeure, a tenté sérieusement de résoudre le problème :

Le 15 mars 1983, le mouvement juif réformé aux États-Unis, a voté une résolution reconnaissant comme juif, si les parents le souhaitent, l'enfant soit d'une mère juive, soit d'un père juif.

En octobre 1988, la seconde conférence biennale de la fédération internationale des Juifs laïques Humanistes, a voté une résolution sur le thème « qui est juif », proclamant que :

 

«  En réponse à la définition destructive donnée d'un Juif, proclamée à présent par quelques autorités orthodoxes, et au nom de l'expérience historique du peuple juif, nous, affirmons qu'un Juif est une personne d'ascendance juive, ou toute personne qui déclare lui-même ou elle-même être juive et qui s'identifie avec l'histoire, les valeurs éthiques, la culture , la civilisation, la communauté et le destin du peuple juif ».

 

Je mentionnerai encore la proposition faite par Yossi Beilin, alors Ministre de la justice Israélien, et depuis président du parti laïque Meretz, faite dans son ouvrage de 1998, My Brothers keeper (le gardien de mon frère), d'instituer en Israël, ce qu'il appelle une conversion laïque. Sa proposition, qui prend acte des très nombreux couples mixtes chez les immigrants de l'ex-URSS, immigrants laïques pour la plupart. Sa proposition veut rompre avec l'hypocrisie qui consiste lors des conversions religieuses à demander au candidat un engagement de pratiquer les mitsvot, alors qu'un Juif peut ou non le faire.

 

Reconnaître et accepter

Je voudrais souligner que l'une des questions à mon avis cruciales pour dans l'avenir du peuple est la manière dont se fera l'accueil des couples mixtes et de leurs enfants.

 

Et je pense que c'est cela prendre la dimension de la réalité. La réalité est qu'aujourd'hui la grande majorité des jeunes juifs poursuivent des études supérieures dans l'université  ou en tous cas sont engagés dans la vie sociale et professionnelle, en dehors d'un milieu strictement juif. Un jeune Juif ou une jeune Juive rencontrera bien plus souvent un ou une jeune non-juive et par conséquent il est bien plus probable qu'il voudra faire sa vie avec elle.

Or me semble-t-il aujourd'hui les autorités religieuses (les autres se taisent par peur ou par démission), ferment les yeux sur cette réalité -sauf pour se lamenter- et ne tentent de résoudre cette question que par la voie de la conversion. Or, chacun le reconnaît, les exigences actuelles pour les couples mixtes, formulés par le Consistoire, font de la conversion, si je puis dire, un chemin de croix.

Il me semble que c'est une approche historique inadaptée à la réalité.

Il me semble qu'elle ne protégera pas l'avenir du peuple juif.

Je crois que l'on peut augmenter la population juive en reconnaissant l'existence de ces couples et en les acceptant, s'ils veulent s'intégrer au peuple juif, eux et leurs enfants.

 

Donc, patrilinéaire ou matrilinéaire, je crois qu'il faut reconnaître et accepter ceux qui ont des motivations profondes pour rejoindre le peuple juif. Je pense que les autorités religieuses doivent les accepter comme tels. Faute de quoi il y aura et il restera toujours un petit groupe de juif très religieux, une sorte de Sheerit Hapleta (un reste rescapé), mais nous aurons perdu le pari de l'avenir du peuple juif.

 

En conclusion

 

Alors qu'aujourd'hui l'avenir démographique du peuple juif est menacé, par l'attitude rigide des rabbinats, nous pouvons lui réserver un avenir démographique beaucoup plus ouvert, en acceptant ceux qui souhaitent rejoindre le peuple juif, son destin, son histoire, sa culture, bref se joindre à l'identité juive collective, dans sa diversité.

Il est donc de notre devoir de faire pression sur les autorités rabbiniques pour qu'enfin, elles acceptent cette réalité des mariages mixtes et reconnaissent comme juifs, si les parents le souhaitent, les enfants de ces couples, car de nombreux Juifs non-religieux ou laïques, engagés dans des couples mixtes reconnaissent encore une sorte de pouvoir légitimant aux « autorités religieuses » juives, alors même que celles-ci font tout pour leur refuser l'entrée.

 

 

 

Izio Rosenman


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